Les habitants de Lilliput montrent leurs coutumes à Gulliver. Une manière de prouver qu’ils sont prêts à vivre en bonne entente avec lui. L’une des premières coutumes dont ils partagent avec lui le secret va être la danse sur corde raide. Il s’agit d’un divertissement qui fait plaisir aux souverains.
Ce divertissement n’est pas un combat. On n’est pas aux jeux du cirque à Rome. Il s’agit d’une performance individuelle. Le principe est simple. On tend une corde au-dessus du sol. Il faut marcher dessus, sauter et se réceptionner sur la corde. C’est une question d’agilité. Tout cela pourrait être fort plaisant si ce n’était pas extrêmement dangereux. Les gens qui font cela risquent leur vie. Il y a d’ailleurs régulièrement des accidents et des morts qui sont consignés quelque part dans un registre. Regarder quelqu’un prendre des risques gratuits et possiblement en mourir, est-ce plaisant ? Même si l’exercice est différent de ce que l’on pouvait voir aux jeux du cirque à Rome, il a des composantes qui s’en rapprochent. À Rome, pour distraire le public, les gladiateurs risquaient leur vie et certains mouraient. Cela faisait partie du jeu. En toute honnêteté, comment comprendre que cela puisse être considéré comme un divertissement, pire, un remède contre l’ennui ? Pourquoi certains participants doivent-ils payer ce prix ? Cette danse est purement et simplement une manière de se mettre en danger. La question est : peut-on se divertir d’un spectacle où certaines personnes sont susceptibles de perdre la vie ? Est-ce une bonne coutume de consigner les morts sans plus autre forme de procès ? Comment faut-il comprendre une telle indifférence face à la mort ? On comprend bien que cette danse s’apparente à l’expression « être sur la corde raide » qui signifie être en situation difficile, mais réussir tout de même à s’en sortir. L’expression est un euphémisme par rapport à cette danse qui occasionne de temps à autre des morts.
Ce divertissement a un but. Il s’agit d’un rituel de passage pour accéder à certaines fonctions dans l’état. C’est un peu comme un laissez-passer, un concours. Il faut bien divertir l’Empereur et si on le divertit bien, on obtient une charge qui, elle, est très sérieuse. Ce divertissement ne correspond sans doute à rien de ce qui sera demandé par la suite dans la fonction occupée, mais personne ne semble s’en offusquer. Le plus fou dans l’histoire c’est que certains attendent ce concours toute leur vie, ils s’entraînent dès le plus jeune âge pour réussir cet exercice. Lemuel dit que cette coutume l’a charmé. On peut facilement penser que cette expression est une antiphrase. La description est éloquente. Il n’y a pas besoin d’en dire plus ni de s’offusquer plus avant. Le lecteur peut facilement se faire une opinion.
L’Empereur de Lilliput présente également une autre coutume. Il s’agit d’une sorte de danse autour d’un grand bâton positionné à l’horizontale. Il faut passer au-dessus du bâton ou sous le bâton. Cela dépend de la hauteur à laquelle il a été positionné. De danse, Lemuel ne qualifie pas cette coutume. Il ne dit pas non plus que ça l’a charmé. On a du mal à pouvoir qualifier l’exercice. Alors le mot « danse » convient ici par défaut. L’exercice consiste à passer alternativement dessus et dessous, du mieux que l’on peut. C’est un exercice d’évitement. Une sorte de saut d’obstacle, qui présente une difficulté certaine. Le but est risible et sans grand intérêt. Il y a une récompense : un ruban que l’on porte sur soi, comme un titre honorifique. Il semblerait que Jonathan Swift se moque ici des récompenses honorifiques et de la manière dont elles sont obtenues.
