Gepetto a été envoyé en prison. Sans remords, Pinocchio rentre tout seul à la maison, bien décidé à faire ce qu’il veut de sa vie. C’est alors qu’il entend une petite voix. Il repère tout de suite qu’elle vient de l’intérieur de la maison. Cette fois-ci, vous remarquerez, Pinocchio entend très bien.
Pinocchio rentre chez lui, dans le foyer qui l’a vu naître. Il croit être tranquille, il se réfugie au coin du feu. Tout va bien. Mais ce feu n’est que factice, c’est une simple peinture sur le mur. Il ne lui assurera sans doute pas la chaleur tant attendue. En effet, Pinocchio ne reste pas tranquille bien longtemps. Il ne le savait pas, mais une petite voix habite aussi la maison depuis plus d’un siècle. Elle est un peu comme une âme du lieu. La petite voix dit qu’elle est un Grillon Parlant. Allons bon, maintenant ce sont les insectes qui parlent ! Le Grillon fait tout de suite des reproches à Pinocchio. Il a compris tout ce qui se trame. Pinocchio n’est pas trop décidé à l’écouter, mais le Grillon n’en a cure. Il a décidé, lui, qu’il parlerait et que rien ne l’en empêcherait. Cela fait plus de cent ans qu’il est dans la maison, on comprend qu’il est le maître des lieux. Il fait ce qu’il veut et au moment où nous parlons, il a décidé de faire la morale à Pinocchio. Le Grillon s’insurge contre notre pantin. Gepetto a été envoyé injustement en prison. Il prédit donc à Pinocchio un avenir sombre s’il persiste à emprunter ce mauvais chemin de vie. Pinocchio refuse d’écouter le Grillon. On voit que ce pantin ne se laissera influencer par aucun discours de sagesse et de raison. Il rajoute qu’il ne sera pas un enfant comme les autres. Il n’ira pas à l’école, il ne veut pas apprendre. Il veut être fainéant et ne faire que manger et boire toute la journée. Le Grillon tente de le dissuader en lui promettant les plus grands malheurs. Le ton monte. L’insecte dit aussi que Pinocchio n’a qu’une tête de bois, ce qui est doublement vrai. C’est une parole cinglante, la parole de trop sans doute. Pinocchio ne supporte plus de l’entendre. Il souhaite à tout prix le faire taire. Il lui assène un grand coup de marteau sur la tête qui enfonce à jamais la pauvre bête dans le mur. C’en est fait du Grillon !
Le grillon est sage, il a une longue expérience de la vie. Cela fait plus de cent ans qu’il est dans la maison. Il sait comment il faut se conduire vis-à-vis de ses parents. Il se positionne en maître plein d’usages et raisons. Pinocchio est une tête de bois très espiègle qui a décidé qu’il n’écouterait aucun discours de raison. Nous avons donc deux niveaux de conscience totalement différents : l’un est écervelé tandis que l’autre est un maître de sagesse. Leurs points de vues sont beaucoup trop différents, rien ne peut les amener à un terrain d’entente. Cette discussion entre Pinocchio et le Grillon Parlant est un bel exemple de « conflit de consciences ». Pinocchio n’a aucune conscience, ni morale ni de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. À l’inverse, le Grillon n’est que conscience. Il est la sagesse ancestrale, séculaire. Le conflit est tel qu’il est presque impossible, pour l’un et l’autre, d’accepter la présence de l’autre. La lutte peut s’avérer interminable, sans issue possible, car chacun des points de vue veut affirmer sa puissance. Le Grillon ne semble pas avoir peur de mourir, car il a la sagesse pour lui. Il se positionne en maître. Pinocchio, tout écervelé qu’il est, n’a peur de rien, surtout pas de faire mal à autrui. Le Grillon ne réussit pas à faire émerger quoi que ce soit dans la tête de Pinocchio. Il le paie d’ailleurs de sa vie. Ceci illustre un peu le destin de certaines consciences de maîtres qui, fortes de leur sagesse, sont prêtes à aller combattre au péril de leur vie pour affirmer leurs idées.
Le Grillon parlant est comme un « intime étranger ». Cette expression apparaît dans la préface écrite par J-B Pontalis pour le livre L’inquiétante étrangeté de Sigmund Freud. J-B Pontalis dit que cette expression pourrait être comme la définition la meilleure de l’inconscient. Or, regardons les faits. On a dit que le Grillon n’est que conscience. Mais il est inconnu de Pinocchio, c’est un étranger pour le pantin. Pourtant, il habite le foyer qui l’a vu naître. Cela en fait un intime. J-B Pontalis parle d’un « intrus permanent » qui « n’appartient pas à notre maison et pourtant y demeure ». Voilà parfaitement bien résumées l’ensemble des caractéristiques connues du Grillon Parlant, allégorie de l’inconscient.
Pinocchio n’a jamais eu l’intention ni d’écouter ni même de respecter Gepetto. Il le laisse partir en prison sans aucun remords. Et pourtant, c’est dans sa maison qu’il se réfugie. Pourquoi ? Avec le feu peint au mur, c’est l’idée de foyer qui ressort. Le foyer, c’est ce qui est familier. Mais pourquoi voudrait-il à tout prix se réfugier ? Personne ne le poursuit depuis que Gepetto a été envoyé en prison. Se réfugier est peut-être une manière de se cacher. Le foyer devient l’endroit où l’on peut vivre en secret. On accède ici à une autre idée : le foyer est ce qui est caché, c’est l’endroit des secrets. Même si Pinocchio n’exprime absolument aucun remords, le besoin de se cacher est une sorte d’aveu. L’apparition du Grillon n’est donc pas un hasard. Il va permettre de faire émerger un conflit intérieur, même en l’absence de remords.
